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Les Travailleurs de la mer

Inv.1972.12.139 [1508]

Auguste Vacquerie à Madame Adèle Hugo, [Hauteville House, Guernesey]   
Vendredi [5 janvier 1866], [Paris]
Manuscrit
Papier beige, plume et encre brune, feuille pliée en deux
21 cm ; L. 13,4 cm
Don, Mme Gaveau, 1972
Inv.1972.12.139 [1508]

Vendredi

Je n’ai reçu votre lettre ni hier ni aujourd’hui. Avez-vous reçu la mienne ? je vous l’ai écrite mardi comme d’ordinaire et je l’ai mise moi-même à la poste bien avant l’heure ; mais, dans le moment du jour de l’an, il y a un tel encombrement de lettres et de cartes de visite que le service se fait mal. C’est à ce motif que j’attribue le retard de votre lettre. – j’en ai reçu une hier soir de votre mari, qui me dit que le manuscrit entier des Travailleurs de la mer est à Bruxelles depuis le 30 Xbre, et que Claye va en recevoir les premières feuilles. Il m’a dit, comme à vous, qu’il a la conscience de n’avoir jamais fait mieux. J’ai hâte de le lire, d’autant plus qu’il n’y aura pas cette fois, comme dans les Misérables, une partie écrite dans un autre temps et dans d’autres idées. Je pense que tout est récent, et du Victor Hugo après 1848. Quant au succès, je ne me figure pas ce qu’il sera. Quel que soit le livre, le public que nous ont fait seize ans d’empire est bien pourri et bien incapable de sentir la poésie et la grandeur. Un calembour détruit un chef-d’œuvre – pour cinq minutes car plus on est bas, plus on est prêt de remonter ; je suis de plus en plus convaincu que nous touchons le fond. Il faut que la France remonte ou meure. Je sais bien que tous les pays sont mortels comme les hommes, et je n’ai pas le chauvinisme de croire que la France ne finira jamais ; Athènes et Rome ont bien fini, je ne vois pas pourquoi Paris n’aurait pas son tour. Mais Athènes et Rome ont fini le lendemain de la république, et non la veille, il me semble que la France a encore à passer par la république. – après tous, cela n’a pas une si grande importance qu’il semble, être français n’est pas tout, ni même être homme, je ne tiens qu’à être moi, et je crois à la persistance du moi à travers tous les écroulements de nations et de natures. – je vous avais dit que Benjamin Pelleport voulait être clerc d’avoué ; il va s’en dire que le lendemain il ne voulait plus ; il est venu me remercier, et n’a plus reparu. J’ai lu dans l’Évènement[1] un article sur les petits pauvres de votre mari, signé A. P. je suppose que c’était de lui. – La mère de Thierry est morte ; je crois qu’il lui était très attaché et qu’il doit être triste. À quoi ça sert-il d’obéir au ministère, de gagner de l’argent et de suer ? la mort ne vous perd pas de vue. – Les deux petits, leur mère et maman ont été fort enrhumés dans ces temps-ci, mais leur toux s’apaise. Il est vrai que nous avons un temps de printemps et que les rhumes pourraient revenir avec le froid. – je ne sais pas pourquoi je viens de recevoir une nouvelle épreuve des trois feuilles de Victor ; j’ai déjà donné il y a quinze jours le bon à tirer de quatre. – J’attends votre lettre ce soir ou demain matin, en maudissant le jour de l’an et la poste. – Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

[1] A. P., « Réveillon chez Victor Hugo », L’Évènement, n° 56, 30 décembre 1865.